Chefferies : La tradition au service du développement

Malgré l’extraversion des comportements qu’elles subissent, les chefferies traditionnelles restent l’un des piliers sur lequel le Cameroun devrait s’adosser pour parvenir à un développement durable.

La colonisation a profondément altéré et déstructuré les chefferies traditionnelles. De fait, elles sont devenues non seulement un moyen pour la superstructure étatique soucieuse d’asseoir son autorité, mais aussi pour des individus en mal de reconnaissance et avides de pouvoir au détriment des intérêts des populations. Cette inféodation au pouvoir politique faisant alors apparaître sous un genre nouveau, le caractère unanimiste et monocratique de la chefferie traditionnelle dont l’instrumentalisation de la sacralité constitue la reproduction. Pour dégager tout obstacle et aplanir les sentiers de l’émergence, il serait judicieux de revenir à la palabre comme moyen privilégié d’expression de toutes les sensibilités, et de considérer la chefferie comme espace symbolique de délibération et de prise de décisions. Ceci suppose de passer de la «routinisation» de la palabre à sa «systématisation» en tenant compte des possibilités d’adaptation aux mouvements d’ensemble de notre environnement. Dès lors, la quête du consensus, nourrie par les différences, devrait se soumettre à la rigueur de la médiation. De ce point de vue, la chefferie pourrait être l’incarnation d’une démocratie reflétant les intérêts des administrés et répondant aux exigences de l’avenir.

En effet, la décentralisation caractérisée par le transfert vers la périphérie des pouvoirs de décision et d’exécution, fait des collectivités locales, le centre d’animation de l’action publique. Elle intègre au cœur de son processus, les mécanismes de gouvernance locale susceptibles de rendre plus efficace le transfert et la diffusion du pouvoir vers l’aval. Les chefs traditionnels constituent à cet effet des intermédiaires indispensables et des acteurs incontournables dans ce processus. Avec leur appui, on note au Cameroun, quelques comités de développement local créés dans certaines collectivités territoriales, dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la voirie, avec un certain succès. La capitalisation de ces expériences et la multiplication de telles initiatives peut constituer un gage prometteur d’avenir. Pour ce faire, la chefferie traditionnelle devrait être un pôle important de concertation et de consultation, un lieu de convergence et de canalisation des énergies diverses, et un centre de décisions où s’opèrent des choix d’avenir et des stratégies neuves, engageant le destin de chaque peuple sous l’autorité d’un chef. Car, les chefferies sont des lieux d’interprétation et d’actualisation de la tradition pour la rendre toujours plus vivante et conforme à l’évolution de la société.

De même, envisager les modalités opératoires de l’émergence à travers l’institution cheffale, c’est créer et entretenir un dialogue constant entre les valeurs de la tradition et l’idéal de la modernité. En effet, les valeurs humanistes de nos cultures qui encensent le bien, et réprouvent le mal, qui valorisent l’amour, la justice, la solidarité et dédaignent la haine, l’injustice et l’individualisme, sont autant de remparts contre la corruption, le népotisme et autres maux qui minent notre société et entravent notre longue marche vers le progrès. A côté de cela, il faut prêcher le respect de la nature. Il impose une rupture avec les habitudes de la modernité peu respectueuses de notre environnement. Car, il faut garder à l’esprit que les chefferies traditionnelles apparaissent comme un univers des forces en mouvement dont la sacralité constitue le prolongement diffusionniste des énergies invisibles. Cet univers n’est pas une réalité matérielle, prédéfinie de forme et saisissable par le seul sens de la raison, mais une entité invisible qui s’impose à nous indépendamment de notre volonté. Cette conjonction de forces parallèles qui s’actualise par la médiation harmonieuse des énergies, rend indispensables et indissociables la vitalité humaine et la vitalité de la nature.

Par ailleurs, ces cultures traditionnelles sont des réservoirs immenses de richesses. Elles sont caractérisées par une production artistique en tout domaine. Ce savoir-faire peut se voir dans l’architecture, la rhétorique, la peinture, la sculpture ou encore la pharmacopée. Les chefferies peuvent à cet effet jouer un rôle régulateur dans la création des musées de conservation, afin de faire de leurs territoires de véritables pôles touristiques attractifs. Les festivals traditionnels que l’on observe dans les chefferies du Cameroun, ne devraient plus être de simples exhibitions exotiques, ludiques et fantaisistes, caractéristiques d’un revivalisme angélique, mais doivent s’inscrire dans l’optique du développement d’une industrie de la culture camerounaise soucieuse de valoriser l’acquis et de créer de la richesse.

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