DOSSIERS NON CLASSE

Décryptage : les trois principaux temps du discours du 10 septembre 2019

Quelques heures après l’énoncé de l’adresse à la nation du président Paul Biya, Hommage à la République fait un arrêt sur le véritable message de ladite adresse. D’une froide lecture des faits, aux mesures enclenchées pour améliorer la situation sociopolitique du Cameroun, en passant par l’opprobre jetée sur la violence, voici l’analyse de la dernière dépêche du chef de l’Etat à la nation.

L’attente a été longue, parfois à s’en ronger les ongles. Comme jamais, le peuple camerounais a pris rendez-vous autour des trois déclinaisons média (radio, tv, internet) de l’entreprise publique, la Crtv. Et l’heure du rendez-vous a sonné. 20 heures. Dans cette nuit de mardi, 10e jour du mois de septembre 2019, les yeux, les oreilles, l’attention des compatriotes étaient braqués vers le palais d’Etoudi. Et le chef de l’Etat, d’honorer au programme. D’une entrainante aise, le président Paul Biya a égrainé pendant une demie heure, les points qui spécifient sa vision de la situation sociopolitique actuelle de notre pays. Plus qu’un discours, le chef de l’exécutif a offert une réponse. Réponse aux interrogations des camerounais se rapportant aux nombreux évènements qui émaillent le pays. Réponse aux allégations des acteurs nationaux et internationaux. Réponse,  qui sonne comme un appel aux camerounais républicains, conscients de leur histoire commune, qui aiment leur pays, qui ont construit une Nation et voudraient léguer un meilleur héritage à leurs enfants. Si certains n’ont perçu que les expressions « crise anglophone » et « dialogue national », l’adresse de Paul Biya est allée bien plus loin en linguistique, sémantique, rhétorique, voire sémiotique. Mais qu’a-t-elle donc voulu faire passer comme message ?

Un positionnement des faits

Si les commentaires sont libres, les faits eux, revêtent le qualificatif de ‘‘sacrés’’. Le chef de l’Etat n’a donc pas voulu commenter, plus que présenter la situation dans un ordonnancement précis. Un rappel de l’histoire :

Depuis près de trois ans, les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest de notre pays sont en proie à une crise,(…) née des revendications corporatistes des Avocats et des Enseignants, qui réclamaient la traduction en langue anglaise des Actes Uniformes OHADA et la préservation de la spécificité du système judiciaire et du système éducatif anglo-saxon dans les deux régions. »

Cette position factuelle a permis de rappeler l’objet des revendications, la modification progressive de cet objet, et les solutions produites par le gouvernement camerounais sous l’impulsion du Chef de l’Etat.

La mise au point a aussi servi de clarification. Clarification sur le degré d’implication du chef de l’Etat au sujet de la crise anglophone, objet principal de ce discours.

Depuis la survenance de cette crise, je n’ai ménagé aucun effort, avec l’aide de
Camerounaises et de Camerounais de bonne volonté, pour rechercher les voies et moyens d’une résolution pacifique de celle-ci. »

La situation sécuritaire dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest, a été marquée par l’offre de paix du Chef de l’Etat, au  bénéfice d’un processus de réintégration dans la société (Comité National de Désarmement, de Démobilisation et de
Réintégration). Le lancement d’un vaste plan d’assistance humanitaire, accompagné d’un Centre de coordination de l’action humanitaire. Autant de mesures énumérées progressivement par le président Paul Biya. L’objectif de la situation est stratégique. Non seulement elle évite la confrontation, mais aussi rappelle la position pacifique de l’exécutif camerounais.  Il a élaboré un diagnostic pragmatique de la situation de telle enseigne qu’on s’interroge sur le destinataire du message. Ceci car à l’évidence, les citoyens camerounais, connaissent la réalité des actions menées par le gouvernement. Mais alors à Qui s’adresse-t-on ?

Non à la violence

La violence est l’utilisation de la force ou du pouvoir, physique ou psychologique, pour contraindre, dominer, tuer, détruire ou endommager. Elle implique des coups, des blessures, de la souffrance, ou encore la destruction de biens humains ou d’éléments naturels. C’est spécifiquement ce qui a été dénoncé dans ledit discours. Le président de la République du Cameroun a signalé les atrocités commises par les sécessionnistes et, souligné la légitime défense utilisée par les forces de l’ordre camerounaises. La légitime défense est un point clé de ce discours car il a été au cœur de nombreuses manœuvres qui visaient à déstabiliser l’Etat du Cameroun. Une « Licité » naturelle donc, de l’emploi de la force lorsqu’il est nécessaire de défendre soi-même ou autrui. Cette « légitime défense » peut se confondre avec le droit, exercé par la société, de punir, mais se borne à faire cesser une violence injuste. Du domaine interne, elle peut aussi concerner celui des relations internationales.

Or, tuer des gendarmes ou des civils, kidnapper, mutiler, molester, incendier, détruire des infrastructures publiques, empêcher les enfants d’aller à l’école ou les populations de vaquer tranquillement à leurs occupations n’a jamais été, dans aucun pays au monde, source
de légitimité pour représenter ou s’exprimer au nom des populations justement victimes de ces exactions. »

L’armée a souvent été pointée du doigt comme celle qui menait les exactions contre les civils. Cette armée qui a servi quelques mois auparavant dans les régions septentrionales du Cameroun pour lutter contre la secte islamiste Boko Haram. Le discours a trop fait de le préciser l’armée est incapable de commettre ces crimes qui lui sont imputés.

La violence n’est pas que physique, l’adresse concernait par fois, l’atonie de la communauté internationale quant aux exactions perpétrées dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest.  Une information se démarque de la lecture de ce discours : le rôle important de la diaspora camerounaise dans les difficultés sociales auxquelles sont confrontés les camerounais. L’adresse lui est en partie destinée ; un message mais aussi une mise en garde contre les attitudes antirépublicaines dont elle a fait montre. Il est donc temps d’orienter le Cameroun vers une meilleure direction.

Unité et dialogue nationaux

Nous avons prouvé que lorsque nous sommes unis, il n’y a pas de difficulté que nous ne puissions surmonter, d’obstacle que nous ne puissions franchir. Nous l’avons prouvé hier. Nous le prouverons encore aujourd’hui et demain. L’avenir de nos compatriotes du Nord-Ouest et du Sud-Ouest se trouve au sein de notre République. Le Cameroun restera un et indivisible. »

La fin de l’adresse n’est pas anodine. Elle est stylistiquement choisie pour rappeler le lien national qui lie les camerounais. C’est le socle des mesures proposées par le patron d’Etoudi. C’est une avancée dans la même direction qui permet de réaliser les mesures annoncées.

De ces mesures, l’expression qui revient c’est « le grand dialogue national ». Il se veut en étroite conformité avec la Constitution. Le dialogue dans le cadre constitutionnel, une solution souvent utilisée en Afrique (Cf. le cas de la Côte d’ivoire).

Mais le cas du Cameroun est spécial. Outre la crise anglophone, l’occasion est donnée de tabler sur des questions d’intérêt national, telles que l’unité nationale, l’intégration nationale, le vivre-ensemble,  le bilinguisme, la diversité culturelle et la cohésion sociale, la
reconstruction et le développement des zones touchées par le conflit, le retour des réfugiés et
des personnes déplacées, le système éducatif et judiciaire, la décentralisation et le
développement local, la démobilisation et la réinsertion des ex-combattants, le rôle de la
diaspora dans le développement du pays,…

La précision des acteurs est capitale. Il y’aura évidemment les acteurs des régions susmentionnées, les membres de la classe politique et de la société civile, du gouvernement,  parlementaires, leaders d’opinion,
intellectuels, opérateurs économiques, autorités traditionnelles, autorités religieuses,
membres de la diaspora, dans un dialogue présidé par le Chef du Gouvernement, Joseph Dion Ngute. En fait, il concerne les camerounais, et les camerounais seuls.

Sur la forme, le chef de l’Etat s’est voulu rassurant sur sa vision de l’avenir du Cameroun. Le ton du discours a souvent été ponctuel, parfois grave, quelque peu lyrique, des fois ironique. Le bleu-nuit d’officialité, qu’accompagnait une cravate sombre pour signifier du moment de gravité dans la prise de parole. Une clarification sur l’attention qu’il accorde à cette crise. Une prise de parole pour rompre un silence qui ne signifie nullement indifférence bien au contraire. La durée du discours peut en témoigner : une trentaine de minutes pour élaguer les principaux aspects de la situation, laissant un sentiment qu’il y’avait encore tant à dire.  Le timing enfin, après une campagne de communication digne des plus grandes institutions, comme si la cible ne se limitait pas qu’au simple citoyen camerounais. Le timing, une semaine après la rentrée scolaire, comme si l’on voulait observer la réaction dans les régions concernées. Le timing enfin, -un discours repoussé et- quelques heures après que le Cameroun, aux Nations Unies, ait été nommé au Fonds des Nations unies pour la consolidation de la paix, comme si l’on n’a jamais douté du soutien d’une partie de la communauté internationale.

Un discours sobre, accessible, qui parle aux camerounais ; et qui appelle à des applications. 

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