BREVE HOMMAGE

Félix Houphouët boigny le sage: II ème partie : entrée en politique

Comme c’était prévisible après ses débuts comme syndicaliste, Félix Houphouët Boigny entre en force dans le domaine de la politique en octobre 1945. Ce sera à la faveur du gouvernement français, qui a décidé de faire participer ses colonies à l’assemblée constituante. Elle organise à cet effet des élections de deux députés en Côte d’Ivoire : l’un représentant les colons, l’autre les autochtones. Houphouët se présente, et grâce aux nombreux soutiens qu’il a acquis par son action syndicale, est élu au premier tour avec plus de 1 000 voix d’avance. Malgré cette victoire, l’administration coloniale décide d’organiser un second tour, le 4 novembre 1945, qu’il remporte avec 12 980 voix sur 31 081 suffrages exprimés. Pour son entrée en politique, il décide d’ajouter Boigny, signifiant « bélier » (symbole de son rôle de meneur) à son patronyme, devenant ainsi Félix Houphouët-Boigny. Surnommé « le sage » ou même « Nanan Boigny » ou « Nanan Houphouet » ou encore « le Vieux » (au sens africain du terme), est le « père » de l’indépendance de la Côte d’Ivoire.

Pendant qu’il siège à l’Assemblée nationale française, Houphouët-Boigny est nommé membre de la Commission des territoires d’outre-mer. Il s’attelle à mettre en application les revendications du SAA. Un projet de loi tendant à la suppression du travail forcé est ainsi adopté par l’Assemblée le 11 avril 1946 sous le nom de loi Houphouët-Boigny. Le 3 avril 1946, il propose d’unifier la réglementation du travail dans les territoires d’Afrique. Ce sera chose faite en 1952. Enfin, le 27 septembre 1946, il dépose un rapport sur le système de santé des territoires d’outre-mer qu’il invite à réformer.

Houphouët-Boigny milite également en faveur de l’Union française. Ce projet qui prévoit d’ériger les colonies en des départements et territoires français, est loin de faire l’unanimité chez les parlementaires métropolitains qui craignent de voir la France devenir la colonie de ses colonies. Tentant de les rassurer, Houphouët-Boigny leur répond qu’il n’existe, « à l’heure actuelle », aucun risque pour que les Africains submergent les parlementaires européens, mais, qu’en revanche, une telle union permettrait de stopper la double politique menée par la France : l’une « métropolitaine et démocratique », l’autre « coloniale et réactionnaire ».

Après l’adoption de la constitution de la IVe République, il est réélu sans difficulté avec 21 099 voix sur 37 888 des suffrages exprimés. Toujours membre de la Commission des territoires d’outre-mer (dont il devient secrétaire en 1947 et 1948), il est nommé, en 1946, à la Commission du règlement et du suffrage universel. Le 18 février 1947, il propose de réformer en profondeur le système des conseils généraux des territoires de l’AOF, de l’AEF et du Conseil fédéral afin qu’ils soient plus représentatifs des populations autochtones. Il réclame également, à de nombreuses reprises, la création d’assemblées locales en Afrique afin que les indigènes puissent faire l’apprentissage de leur autonomie et de la gestion.

Le fondateur du RDA et la période communiste

Le 9 avril 194615, Houphouët-Boigny transforme, avec l’aide des Groupes d’études communistes d’Abidjan, le SAA en Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Ce dernier devient lui-même, après le Congrès de Bamako du 18 octobre 1946, une section territoriale du tout nouveau parti interafricain : le Rassemblement démocratique africain (RDA) dont il est le président.

Pas assez nombreux pour former un groupe parlementaire, les élus africains sont contraints à s’apparenter à un des grands partis existants pour pouvoir siéger au Palais Bourbon11. Le RDA s’affilie alors avec le PCF, seule formation politique ouvertement anti-colonialiste6. Houphouët-Boigny justifie lui-même cette alliance par le fait qu’elle semblait, à l’époque, être la seule solution pour se faire entendre :

« Dès avant la création du RDA, cette alliance avait servi notre cause: en mars 1946, l’abolition du travail obligatoire fut adoptée à l’unanimité, sans vote, grâce à notre alliance tactique »

Au fur et à mesure que la guerre froide s’affirme, l’alliance communiste devient de plus en plus préjudiciable pour le RDA, d’autant plus qu’en 1947, le PCF passe dans l’opposition. L’administration française manifeste une hostilité grandissante au RDA et à son président qu’elle apparente à un « Stalinien ». Les tensions atteignent leur apogée au début de 195010, quand, à la suite d’un incident, la quasi-totalité de la direction du PDCI est arrêtée. De dangereuses émeutes éclatent en Côte d’Ivoire. Pour désamorcer la crise, le président du Conseil, René Pleven, confie à son ministre de la France d’outre-mer, François Mitterrand, la mission de détacher le RDA du PCF. Conscient d’être dans une impasse, Houphouët-Boigny accepte de rompre avec les communistes en octobre 19505 et oriente le RDA vers une gauche modérée. Lors des élections législatives de 1951, il présente une liste commune avec le parti de Mitterrand, l’Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR) dont l’affiliation devient officielle en 1952.

La réhabilitation et l’entrée au gouvernement

Successivement chef traditionnel, médecin, planteur, dirigeant syndical, député en France, ministre de gouvernements français, président de l’Assemblée nationale ivoirienne, maire d’Abidjan, Premier ministre ivoirien et premier président de la Côte d’Ivoire de 1960 à 1993, Félix Houphouët-Boigny tient un rôle de premier ordre dans le processus de décolonisation de l’Afrique, et domine jusqu’à la fin de sa vie, la scène politique de son pays natal.

Partisan de la Françafrique (une étroite collaboration avec l’ancienne métropole, on lui prête d’ailleurs la paternité de ce terme), il parvient de cette façon à développer économiquement la Côte d’Ivoire, notamment dans le secteur agricole, faisant de son pays un îlot de prospérité dans un continent miné par la pauvreté ; on parle alors de « miracle ivoirien ». Mais si l’exportation de cacao et de café a fait la richesse de la Côte d’Ivoire, elle provoque également ses difficultés dans les années 1980, après la chute brutale des cours des matières premières. Dès lors, son régime dominé depuis l’indépendance par un parti unique, le PDCI1, miné par une corruption endémique2, devient de plus en plus insupportable pour la population touchée de plein fouet par la crise économique.

Toutefois, cette coopération avec la France ne s’arrête pas au seul plan économique. S’appuyant sur les réseaux d’influence français en Afrique de Jacques Foccart, proche du général de Gaulle, qu’il connaissait personnellement3, il mène une politique qui se traduit par un soutien inconditionnel et mutuel des deux pays, permettant à la France de garder, entre les influences des États-Unis et de l’Union soviétique, le contrôle de son « pré carré » pendant la guerre froide4. En échange, Félix Houphouët-Boigny, l’homme de la France en Afrique, se taille une place toute particulière sur la scène africaine, notamment en Afrique francophone et dans le golfe de Guinée, où son influence fut grande.

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