Politique agricole et souveraineté alimentaire

Le Cameroun tient le bon bout

Le Cameroun fait partie des 6 nations africaines (Ethiopie, Gabon, Gambie, Ile Maurice, Mauritanie) qui ont atteint le premier Objectif du Millénaire pour le Développement (OMD) – éliminer l’extrême pauvreté et la faim – un an avant l’échéance de 2015. Tout comme le Brésil et l’Uruguay, le Cameroun a poussé la performance plus loin, en réalisant l’objectif le plus difficile du Sommet mondial de l’alimentation de 1996 : « réduire de moitié le nombre absolu de sous-alimentés à l’horizon 2015 », toujours un an avant le délai. Toutefois, les politiques publiques agricoles implémentées par cet Etat doivent être améliorées afin de dépasser l’autosuffisance alimentaire pour enfin réaliser la transformation de ses produits agricoles (développement de l’agro-industrie) et conquérir le marché international.

manioc

Kenneth Kaunda déclarait que la liberté et les droits de l’Homme sans nourriture équivalaient à libérer un prisonnier sans lui donner la clé pour sortir de sa cellule. Ces propos se justifient d’autant plus en Afrique centrale qu’après plus de 50 ans d’indépendance, le niveau d’autosuffisance alimentaire y recule de manière préoccupante. Pourtant la faim dans l’Afrique précoloniale, où l’économie était essentiellement de subsistance, n’a jamais atteint des dimensions aussi alarmantes. Alors, pourquoi ce décalage ?

Tout simplement parce que l’économie de rente, perpétrée par la colonisation, a imposé aux pays africains les cultures d’exportation. Ainsi, de vastes plantations de coton, de café, de cacao, d’arachide, de palmier à huile… sont cultivées au détriment des produits vivriers locaux, comme les variétés de tubercules comestibles (igname, manioc, patate…), de céréales (maïs, mil…) et autres fruits et légumes qu’on avait en abondance. A cette extraversion de l’agriculture africaine au profit des monopoles étrangers, s’ajoutent les aléas climatiques (sécheresses, inondations…) et politiques (guerres, réfugiés…), aggravant ainsi leur dépendance vis-à vis de l’extérieur. En effet, en 1990, le continent africain a importé 30 millions de tonnes de céréales contre 4,2 millions en 1970. Jusqu’à présent, les efforts des dirigeants africains consciencieux se heurtent notamment, à un manque d’infrastructures, aux calamités naturelles ou provoquées fréquentes (conflits frontaliers ou interethniques, sécheresses, cyclones, criquets migrateurs…) aux maladies et aux pertes après les récoltes estimées à près de 40%.

Cette situation alimentaire n’est cependant pas fatale car, le continent africain et l’Afrique centrale en particulier disposent de nombreuses ressources humaines et naturelles.

Le Cameroun est aux premiers rangs sur la scène internationale en ce qui concerne la souveraineté alimentaire et se présente résolument comme l’un des meilleurs élèves de la FAO (Food and Agriculture Organisation) dans ce domaine. Pour parvenir à un tel niveau de résultat, il lui a fallu adopter des stratégies pertinentes et des programmes forts ambitieux.

Des mesures à la hauteur des objectifs

Le Cameroun, tel qu’il se définit, est un pays essentiellement agricole. Son Gouvernement a adopté en 2005 la stratégie de développement du secteur rural qui visait entre autres: à assurer la sécurité et l’autosuffisance alimentaires des ménages et de la nation ; contribuer à la croissance économique et notamment l’amélioration des échanges extérieurs et à l’emploi ; accroître les revenus des producteurs ruraux (agriculteurs, éleveurs, pisciculteurs, pêcheurs et populations riveraines des zones forestières) ; améliorer le cadre de vie des populations rurales et assurer une meilleure utilisation et une gestion durable du capital naturel, base de la production. Sa mise en œuvre, dans un contexte marqué par les crises alimentaire et financière accentuées durant les années 2007 et 2008, a produit des résultats en deçà des prévisions avec notamment, une production des cultures d’exportation et des cultures vivrières insuffisantes ; des conditions de vie des populations rurales encore précaires ; un accès au financement et au marché toujours faible ; et l’environnement institutionnel demeurant peu propice au développement du secteur.

Face à cette situation, le Gouvernement a mis en œuvre un vaste programme d’accroissement de la production agricole en vue de satisfaire les besoins alimentaires des populations, mais également ceux des agro-industries. D’autres plans, projets et programmes visant les mêmes objectifs ont été mis sur pied. Cas du Plan National d’Investissement Agricole (PNIA) ; du programme d’Amélioration de la Compétitivité des Exploitations Familiales Agropastorales (ACEFA) ; du Projet d’Investissement et de Développement des Marchés Agricoles (PIDMA). Pour ce dernier, un accord de prêt d’un montant d’environ 50 milliards de f CFA a été signé le 15 décembre 2014 à Yaoundé par le Ministre de l’Economie de la Planification et de l’Aménagement du Territoire et le Directeur des opérations de la Banque mondiale, à l’effet de renforcer la compétitivité des produits camerounais sur le marché national et international. Compte tenu de la contribution de l’agriculture familiale au renforcement de la production alimentaire et à la création des emplois au Cameroun, l’ACEFA quant à lui vise la modernisation de l’appareil de production des exploitations familiales agropastorales, et leur professionnalisation à travers le renforcement de leurs capacités techniques et économiques.

plantainL’un des tout derniers programmes dans ce registre est le Programme d’urgence d’un montant global de 925 milliards de f CFA. Dans son volet « agriculture et élevage », il consiste en la distribution de semences, d’engrais et d’équipements agricoles, pastoraux et halieutiques. Il porte aussi sur la construction des grands marchés de ravitaillement en denrées alimentaires dans les 10 Régions du Cameroun, à l’effet de faciliter l’écoulement vers les centres urbains de consommation.

Tous ces programmes, plans et projets ont désormais pour point d’ancrage le Document de Stratégie pour la Croissance et l’emploi (DSCE) adopté par le Cameroun en 2009, comme cadre de référence de l’action gouvernementale pour la période 2010 – 2020.

Sur le terrain, le Ministère de l’Agriculture et du Développement Rural (MINADER) multiplie des actions d’envergure. D’abord, la mise à la disposition des producteurs des semences améliorées et autres intrants agricoles. Dans ce sens, des conventions de partenariat ont été signées entre le MINADER et l’Institut de Recherche Agricole pour le Développement (IRAD). En ce qui concerne le maïs, pour l’année 2015, le MINADER compte distribuer pas moins de 900 tonnes de semences hybrides, dont les rendements à l’hectare sont évalués entre 8 et 10 tonnes. Pour ce qui est de la pomme de terre, 1100 tonnes seront distribuées aux producteurs cette même année. Une graine améliorée de pomme de terre produisant, selon les agronomes, 15 pommes de bonne qualité, il va sans dire que les récoltes s’en trouveront grandement améliorées. Le MINADER dispose en outre de 2,5 millions de vitro-plants de banane-plantains produits en laboratoire et à l’abri de tout virus. Enfin, pour faciliter l’accès aux bassins de production et une évacuation plus aisée des produits vers les marchés, le MINADER est également engagé dans les chantiers tels que la construction des magasins de stockage des récoltes, l’ouverture et l’entretien des pistes rurales.

En ce qui concerne la promotion de l’accès aux innovations technologiques, le MINRESI promeut le renforcement de la liaison recherche-vulgarisation.

Ce ministère organise régulièrement des sessions de « l’Ecole paysanne », comme celle qui a eu lieu dans l’arrondissement de MEYOMESSI (Région du Sud), du 20 au 22 mars 2014. « L’Ecole paysanne » est une démarche qui participe à la promotion de la modernisation de l’agriculture au Cameroun, par le biais du transfert à la base des technologies issues des laboratoires de recherche. Cette activité rentre en droite ligne des principales missions du MINRESI, à savoir la valorisation, la vulgarisation et l’exploitation des résultats de recherches en liaison avec tous les secteurs de l’économie nationale et les organismes intéressés.

Le volet transformation n’est pas en reste. Dans ce cadre, l’un des exemples les plus parlants est celui de l’Unité semi-industrielle de transformation des ananas en jus, prévue dans le cadre de l’Agropole de production, de transformation et de commercialisation d’ananas, lancé le 6 août 2015, par le MINEPAT, dans la localité de Nlohé, Région du Littoral.

Nécessite d’amélioration des processus et des programmes

En matière de développement agricole et de souveraineté alimentaire, le Cameroun se porte bien et est mieux loti que la plupart des autres Etats sur la scène internationale. Il faut tout de même relever que certains aspects demeurent à améliorer dans ces secteurs.

Le premier niveau d’action pourrait consister en une meilleure organisation des paysans en coopératives locales et nationales car, le développement de ces forces productives présuppose une amélioration des rendements dans leurs activités. En effet, il est illusoire de penser que l’agriculteur peut produire, récolter, entreposer, transformer et vendre tout seul. La création d’une chaîne de professionnels de l’agriculture, qui amène les paysans à investir dans les produits semi-finis tout au moins, serait rentable pour ces derniers et bénéfique pour le pays tout entier.

Enfin, il faudrait penser à accélérer la réalisation de la restructuration technique de l’économie rurale, notamment à travers un investissement plus important dans les équipements collectifs. De ce fait, la livraison du complexe agro-industriel d’Ebolowa destiné principalement au montage et à la fabrication des équipements agricoles, réalisé à plus de 95%, reste vivement attendue de toute la population.

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